Au km 0 du Danube, le vieux phare de Sulina n’est plus qu’un symbole. Porte orientale de l’Union Européenne depuis l’adhésion de la Roumanie en 2007, il n’éclaire plus un seul cargo. Au début du siècle dernier, la Mer Noire s’est retirée en contrebas, découvrant quelques parcelles de terrains en friche autour de l’édifice. Au même moment, la Commission Européenne du Danube s’en allait, et avec elle une pléiade de négociants turcs, grecs, allemands, français, lipovènes russes et cosaques ukrainiens. 10 consulats ont descendu leur drapeau. Le français a perdu son rang de langue officielle et la Roumanie a repris ses droits sur ce territoire déserté. C’était en 1939 et depuis, la ville n’a cessé de croire en sa rédemption.
Après plusieurs heures de trajets dans un « local bus » en Inde, je finis par arriver à Jodhpur, je pose mes sacs dans un hôtel rongé par le temps et l’humidité. La nuit est tombée depuis quelques heures déjà, je décide d’arpenter les petites rues de cette ville et y découvre des ambiances assez dingues mêlant couleurs, lumières, textures… Cette déambulation m’amène tout droit vers ce club d’haltérophiles dans le lequel j’ai pu mêler recherches esthétiques – matières et portraits. Cette année là, le film Ghajini est le plus grand succès du cinéma indien, l’histoire est inspirée du film Américain “Memento”. L’influence des films d’actions américains se fait ressentir à travers divers remakes indiens avec des stars baraquées. J’ai pu rencontrer cette jeune génération prête à soulever de la fonte pour se sculpter un corps parfois dans des conditions qui font frémir. Chaque début de séances commence par un alignement militaire, le boss du club qui se déplace à l’aide de son déambulateur donne les consignes du jour. Malgré un équipement d’un autre temps et des techniques de cours à faire pâlir, ces jeunes sont prêts à tout pour se démarquer des autres. Bras dans le plâtre, étranges positions, matériel défectueux, rien ne les freine. Difficile dans un pays à plus d’un milliard d’habitants de se démarquer, en espérant que cette série photo leur donne une première chance d’être vu.
Le Maroc change, à grande vitesse. Capitale administrative, Rabat était toute désignée pour montrer le chemin à l’ensemble du pays. En 2006, le roi Mohammed VI a lancé l’ambitieux projet d’aménagement de la vallée du Bou Regreg, fleuve séparant Rabat de sa sœur Salé. Financés en grande partie par des Emirats et réalisés par des entreprises européennes, les chantiers ont profondément modifié le paysage urbain. Ligne de tramway, tunnel à 4 voies passant sous la cité fortifiée des Oudayas, deux marinas, port de pêche, nouveau pont reliant les deux villes, la dernière phase des travaux est maintenant entamée.
Les rabatis vivent au rythme des chantiers, dans l’attente de savoir à qui profitera l’élan de modernisation ; ils ont quelques raisons d’être sceptiques. Le prix de l’immobilier a flambé dans la capitale dès l’annonce du projet. Le quartier historique de la casbah des Oudayas, notamment, a fait l’objet d’une spéculation sans précédent.
La jeunesse, y compris les filles, se lance dans une course aux études pour tenter de gagner un emploi malgré un taux de chômage élevé, dans un contexte où l’entrée de devises dans le pays se fait encore majoritairement par les dons d’expatriés à leur famille. Malgré des efforts au niveau législatif, le travail reste majoritairement informel pour les artisans et tous ceux qui sortent chaque matin »dans les mains de Dieu » trouver de quoi nourrir leur famille. Plomberie, électricité et bricolages de toutes sortes, ils sont nombreux à proposer leurs services pour une poignée de dirhams.
Mais pour peu que l’on se détourne des manifestations très visibles du tournant qu’est en train de prendre le pays, le Maroc d’avant est encore présent. Au détour d’une ruelle, dans les souks, ou en famille autour d’un thé à la menthe. Pour combien de temps ?
« S’ils survivent, c’est peut-être uniquement parce qu’ils ne sont pas seuls de leur espèce. » Thomas Pynchon
La Tierce des Paumés témoigne de multiple modes de vie, échappant à cette masse dite « société » , adoptés par des êtres dissidents par leur singularité. On pourrait les classer de marginaux, de hippies, cas sociaux… Loin de ces considérations, se sont simplement des dissidents, des identités particulières, des êtres profondément uniques qui nous invitent dans un monde onirique. En marge géographiquement ou socialement, par choix ou par nécessité, ils s’attachent à créer des nouveaux modes de vie. À travers ces rencontres, se posent les problématiques de la vie collective, des économies parallèles, de la construction de l’identité dans une société aux repères stéréotypés et fuyants. Le caractère de ces personnes, liées à la nature, détachées de tout repère et code de notre société crée dans la photographie un côté mystique, une douce étrangeté.
Qu’ils vivent seuls, en famille ou en collectif, ils vivent tous une rupture par rapport au modèle politique et économique dominant. Sortant partiellement du lien qui les lie au libéralisme, ces individus recherchent d’autres manières d’envisager leur existence sociale. Une manière d’envisager la vie collective telle que peut la définir David Harvey à propos des sociétés prémodernes : un lieu de travail qui se confond avec le lieu de vie, des relations personnelles qui se superposent aux professionnelles, et dans lesquelles le fruit de son travail n’est pas directement extorqué.
Qu’ils soient sédentaires ou nomades, les dissidents sont toujours en mouvement car précaires, à la fois par leur faible source de revenus, mais également par leur statut économique et leur position sociale. Artistes, artisans, paysans ou intellectuels se trouvent souvent en bute à une existence déconsidérée, disqualifiée par une incompatibilité de fait à l’égard de la rentabilité. La « société » ne les reconnaît pas comme « utiles » et les considère parfois comme un poids. Cette précarité contrainte et revendiquée crée une existence en mouvement. Un mouvement personnel dans la manière de reconsidérer en permanence sa place vis-à-vis du modèle dominant, et un mouvement structurel à l’égard de la communauté dont le fonctionnement relève de solidarités informelles qu’aucune institution ne permet de pérenniser, qui se font et se défont au gré des événements et des individualités. Ils créent une économie parallèle fondée sur un rapport plus direct entre les savoirs-faire de chacun.
La Tierce des Paumés dévoile un microcosme composé de dissidents de la société et révèle un phénomène qui n’est pas isolé, qui devient de plus en plus fréquent dans les villes et campagnes de France, créant un réseau souterrain, fondation de possibles alternatives.
Marie-Amélie Journel
« A 5 ans, à 10 ans, c’est super la campagne… Les animaux, les cabanes, la ferme voisine, les paysans… Mais arrive vite l’adolescence et là, la campagne, ça devient « rasoir ». Alors, on s’éloigne. À 16 ou 20 ans, la vie parisienne, c’est plus attractif. Aujourd’hui jeune femme, j’ai eu envie de me replonger dans les souvenirs, les odeurs, les paysages et les rencontres de mon enfance. De retour sur ces lieux avec un nouveau regard, j’ai pu voyager dans le temps et apprécier de nouveau ces terres. Rien n’avait changé. »
« Les roms sont ce que nous nous efforçons tous de devenir : de vrais européens. » Günther Grass
Dans un pays comme le Kosovo, aux allures de protectorat occidental, l’atmosphère européenne si particulière dans le centre ville se retrouve également chez les roms de la banlieue de Pristina. En discutant avec eux, du gamin de douze ans au vieillard radotant, il est frappant de constater à quel point les langues étrangères sont pratiquées et combien les souvenirs de voyages à l’ouest sont nombreux. C’est que l’immense majorité de ces gens ont vécus dans divers pays de l’Union Européenne. Même si le décor semble parfois bien loin de nous, leurs difficiles conditions de vie ne doivent pas éluder leur intégration dans un grand ensemble européen tel qu’on peut l’imaginer au XXIe siècle. Il s’agit bien ici de gens ayant connu l’intégration européenne, parfois durant des décennies, avant d’être renvoyés dans l’urgence dans un ghetto qui n’était plus le leur, s’entendant dire qu’il était temps de rentrer « chez eux ».